LA LIVRAISON (2013)

La Livraison (2013)

 

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Extraits : 

" On ne peut s’empêcher d’éprouver une sorte de sentiment jaloux couplé à un empêchement de la raison à se représenter le monde sans soi. On ne peut s’empêcher de réprouver. Oui, tout arrive, tôt ou tard, l’hiver, les trahisons et les crachins brouillasseux des matins blêmes lorsque les cieux blafards bas de plafond étirent leurs humeurs tristes et grisâtres jusqu’au sol frissonnant, saule courbant ses pleurs à toucher la terre de la traîne languide des ultimes feuilles de sa ramure ployée d’une pluie pernicieuse et froide. Crime lacrymal. Peine maximale. Où est le bien ? Le mal ? Quel sécant les délimite ? Quelle morale mouvante ? C’est inéluctable. Question d’attente. Inéluctable. J’aime ce mot. Sonne. Racé. Tel délectable. J’aime les mots en able. Les mots de manière générale, c’est entendu, mais pour ceux en able j’ai un petit faible. Une tendresse particulière. Je les sens toujours… malléables. Pétrissables. Certains sont plus agréables que d’autres. Plus enclins. Disposés. C’est pour tout pareil. Les contrôleurs de billets, agents de guichets, chefs de gare, garçons bouchers, livreurs en motocyclette, factionnaires et fonctionnaires. Les laveurs de vitres. Trop aimer les mots ? Se peut-il ? Aveuglément. La fatalité des mots source de volupté ? La volupté des mots source de fatalité ? "

(...)


"Donc.

C’est pour aujourd’hui. Il est tôt. J’ai encore du temps devant moi. À priori... Je ressasse. Ça me fait du bien. Ou du mal. Je ne sais plus. Le mal dans le bien. Vice versa. Ça dépend des jours. Des mots font sentir le poids du temps. D’autres l’oublier. Penser c’est arbitrer le combat. Équilibrer les mots qui accentuent le passage du temps et ceux qui le minorent. Penser c’est les placer aux extrémités d’un pré, c’est l’aube, mesurer un nombre de pas équivalent d’un point central, demander si quelqu’un veut surseoir au combat, clamer les ordres de la mise en joue et du tir. Duel. Histoire de tamis. Toujours la même histoire. Ça se répète. Écholalie. On se répète. Depuis le début. Depuis toujours. Depuis qu’existe un depuis. Nous ne sommes qu’un écho. Depuis n’est pas venu d’un simple claquement de doigt. Un premier gars a pensé le temps. La première question qu’il a dû se poser : « Depuis combien de temps ne pensons-nous pas le temps ? » Premier débat, premier doute, première controverse. La naissance du depuis dans la conscience. À l’époque, ils réglaient leurs comptes en se tabassant grands coups de gourdins. S’embêtaient moins. N’avons pas trace d’enfermements. Passaient direct à l’élimination du réfractaire. 

Alors.

Aujourd’hui. Un autre livre. Qu’importe ? C’est toujours des mêmes mots dont il s’agit. Un jour l’autre. À force de reculer l’échéance. Paroles de chanson. Romance. Refrain. Des romans. Partout. Sur tout. Des mots éparpillés. Trames. Drames. Des paroles de personnages. Manquait plus qu’eux ! Créatures mots pour paroles sans fin. Sans frein. Sans sélecteur de vitesse. Point mort. Plus de lecteurs. Comme si nous n’étions pas suffisamment nombreux à utiliser les mots, chaque jour, depuis le début, depuis toujours, depuis depuis, qu’il faille ajouter des êtres imaginaires, des chimères, des fantômes. N’y a-t-il pas suffisamment de mots dans l’air ? Rangs d’oignons. Alignés. Il a fallu que nous en rajoutions. Comme si nos vies ne sont pas assez décevantes et désespérantes, on en invente d’autres d’aussi navrantes. Aussi empreintes de fatalité et du poids des pensées revêches. Ajouter des destins de papier, comme si nous n’étions pas suffisamment nombreux, vies ordinaires, vies extraordinaires. Fallut que nous jouions à l’apprenti-sorcier, au plus malin à créer des mondes de rien. Les romans, les grands, je les ai lu, tous, ou peu s’en faut. Ben c’est larmes, crimes, chagrins et compagnie. Ça geint à tours de chapitres. Ça se plaint. Ça passe des tomes et des tomes à regimber et morigéner. Deux ou trois sont des romans du bonheur. Ils sont à peu près bien écrits. Mais, en fait, ils sont très cons. Tout en fausseté."

(...)

Lui dire que.

Je finirai dingue. Cette histoire m’a dépassé. Les mots m’ont floué, dupé. Je renie ma parole. Je répudie. Je fuis. Reprendre le téléphone pour lui dire que tout est fini. Je lâche prise lâchement. Déchoir pour déchoir. Il va arriver. Aujourd’hui. Je suis seul. Démuni. M’en plaindrais-je ? Bon sang de bois, c’est moi qui l’ai toujours voulu tel. Mes ennuis n’en découlent-ils pas ? Tout vient de là. Depuis le début. Vouloir rester seul. Tout le temps. Je n’ai jamais vraiment voulu autre chose. Ma vocation c’est la solitude non l’écriture.

À en perdre la boule.

Oui, c’est ça ! Le temps c’est une solitude. Écrire c’est l’emplir de soi. Écrire au milieu d’un paquet de gens mais seul. Écrire c’est un excellent moyen de rester seul, chacun sait que c’est une activité solitaire. Radicalement. Dire qu’entre écrire et être seul, s’il fallait choisir... Le temps c’est la solitude. Écrire le bon de la solitude. Dire aux gens qu’ils se fourvoient à vouloir la tromper. Bêtise du besoin de l’autre, lien social, communauté, homo je sais plus quoi. Qu’encore ? Vivre ensemble mais mourir seul. Le temps c’est la solitude de chacun. Écrire c’est l’accepter, la revendiquer. L’assumer. La transcender. Quand tu écris on te fout une paix royale. Sont impressionnés. Pour qu’ils continuent à te laisser tranquille il leur faut une pitance. Tu dois produire des preuves. Lâcher du lest. Un trophée. Un livre. De temps en temps. Sublimer ta solitude. Le temps c’est un livre. Dedans tu peux dire que le temps c’est la solitude. Ou un grand bloc d’albâtre. Ou une histoire d’amour. Ce que tu veux. L’important ce n’est pas ce que tu écris. L’important c’est d’écrire. Tant que tu leur écris qu’ils ne sont pas vraiment seuls, pas vraiment perdus dans le temps, ni encore morts, ni condamnés. Tant que tu leur laisses croire que la fatalité n’est pas le pivot de tout. Que tu prends leur solitude en charge. Les en décharges le temps d’un livre. Si tu parviens à leur dire que tu t’occupes de tout, manière à ce qu’ils te croient sans problème – pas trop d’inquiétudes ils sont bon public – tu peux retourner à ta solitude chérie, accrocher un NE PAS DERANGER ! à ta porte et te remettre à écrire le temps décrire la solitude. Les mots fatalité. Pensées enfuies. Les beautés sauvages. Les amaryllis. La course d’un félin. Les irréductibles transcendances. Le destin des doux. La joie des simples. Un sourire.

 

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