Entretien de septembre 2009

Albiana : Dans votre précédent ouvrage, L’Apparition, il était question pour un peintre de trouver le chemin vers la « lumière » après avoir subi dans sa chair l’horreur des camps nazis, une histoire basée sur la vraie vie d’un peintre remarquable, Isaac Celnikier. Comment situez-vous Matins par rapport à celui-ci ?
Yves Goulm : Je dirais que les deux textes sont des tentatives de sortie d’éclipse. L’Apparition serait une éclipse de Lune et Matins de Soleil. Il s’agit, à chaque fois, d’affronter un objet éclipsant, de s’affronter à l’occultation. L’Apparition a permis Matins car sans ce livre de soufre, je n’aurais rien poursuivi (ou plutôt j’aurais continué à ne rien rendre public, ne rien montrer). L’Apparition est un texte initiatique. Autant pour celui qui l’a écrit que pour qui le lit. Matins suit l’initiation. Les premiers actes du nouvel adulte dans la tribu. L’Apparition fut une véritable épreuve, tant physique que morale. Matins saisit au rebond le sentier du possible que L’Apparition entrouvert dans une mangrove profonde. Vers la lumière…

Albiana : L’écriture, votre outil, semble revêtir, tant pour la forme que pour le sujet abordé, une valeur primordiale : écrire est-ce vital ? Vraiment ?
Yves Goulm : Vital ? Non, je ne crois pas. Boire, manger, respirer… Ça, c’est vital. Les fonctions essentielles. On peut vivre sans écrire. Toute la question c’est : comment ? Tout ce par quoi l’homme s’accomplit, cherche le sens, affronte le mystère de la vie, de la mort, n’est pas du domaine du vital mais, justement, est, au final, aussi indispensable que le pain ou l’eau. Sans sacré que de la barbarie (déjà que…). Sans art, nulle quête. Vital ? Non. Indispensable, Inhérent ? Oui. Quant à l’outil, l’écriture, le langage, c’est tel le bloc de marbre de Michel-Ange. Il y voyait un ange qu’il devait extirper de la matière. Vous vous rendez compte : voir un ange dans un bloc de Carrare… Mozart, lui, cherchait une note qui en aime une autre ! Après avoir tant réfléchi au sens et à la part de l’émotion esthétique chez l’humain, c’est la plus belle définition qu’il me reste. Donc, pour la paraphraser, je dirais que je cherche un mot qui en aime un autre.

Albiana : Matins est un ouvrage audacieux et surprenant parce que hors des chemins habituellement arpentés par les écrivains en quête de reconnaissance. Dans quelle catégorie littéraire le situeriez-vous ?
Yves Goulm : Les écrivains en quête de reconnaissance… C’est quoi ? Des mecs qui font salon ou donne dans la joliesse et la mode. Je m’en fous de la reconnaissance. J’avance. Point. Vincent Van Gogh écrit à son frère Théo dans une de ses sublimes lettres quelque chose comme : « Mes toiles ne se vendent pas. Ma peinture ne plaît pas. Qu’importe. Moi, je sais que ce que je peins c’est bon, très bon. Le reste ne m’appartient pas. ». C’est exactement ce que je pense de mes textes ! Qui veut le prend pour de la forfanterie ou de l’orgueil, ça m’est égal ! C’est l’exacte vérité. Attention, je ne dis pas que ça me déplaît si mes textes sont lus, beaucoup lus même, appréciés, très appréciés même… je dis que la reconnaissance est un problème, un nœud que j’ai réglé depuis longtemps (en fait depuis le jour où j’ai dit oui à un certain éditeur en Corse pour qu’il publie plusieurs de mes textes dans la revue A Pian d’Avretu). Pour en revenir à votre question sur la catégorie de Matins, je dirais que c’est de la littérature. C’est-à-dire une œuvre aux exigences esthétiques. Quant à l’audace ou l’hors piste, ce n’est évidemment pas pour écrire à façon ou me donner je ne sais quel genre. C’est ma manière et voilà.

Albiana : Le héros de Matins est un écrivain qui n’arrive plus à écrire. Écrire, est-ce un combat pour vous ? Et contre qui ou contre quoi ? Quel ordre viendrait troubler l’écriture ?
Yves Goulm : Un combat… oui pourquoi pas… contre moi… contre mon incompréhension de la marche du monde… contre la gifle et le crachat… contre l’obscurité. Toutes les langues du monde ont leurs différences, des mots qui existent dans celle-ci et pas dans celle-là, des expressions, des qualificatifs. Il y a néanmoins un dénominateur commun : toutes les langues possèdent le « Je t’aime. » Alors l’ordre qui vient troubler mon écriture c’est l’ordre qui tend à combattre ou à supprimer le « Je t’aime. » de quelle langue que ce soit. Il y a l’ordre de la quête, de la remontée vers l’amont de la lumière, l’ordre du mystère et le désordre noir du mal. C’est Ivan Karamazov qui veut rendre son billet de la vie si l’équilibre du monde suppose qu’un enfant, un seul, souffre. Tu essayes d’apporter un peu de lumière, un peu de sens. Tu essayes de ravir et de choquer. « Je suis écrivain, qui puis-je ?…. Je sais parfaitement qu’un saint, par exemple, sourirait de ce pauvre moyen de toucher les cœurs » a écrit Bernanos. Un pauvre moyen de toucher les cœurs… C’est exactement ça. Au plus près. Une goutte de rosée sur un pétale d’iris. Une larme qu’on essuie sur la joue d’un enfant. Il m’arrive de me pâmer après avoir bouclé un passage d’un texte. Il m’arrive de décrocher et que ma pensée s’élève d’un peu au-dessus de moi. Il m’arrive de pleurer sur mes personnages malheureux. Et je n’en rajoute pas. Je ne vous la joue pas Jean Valjean et Cosette. C’est vraiment ainsi que ça se passe.

Albiana : L’ouvrage compte cinquante-deux matins et une « création », la seconde étant l’aboutissement des cinquante-deux autres. Le rythme même de l’ouvrage suppose la scansion, le chemin, l’obstacle, la chute pour espérer l’apothéose… il semble qu’il y ait une lecture mystique de votre ouvrage : peut-on s’avancer sur ce terrain ?
Yves Goulm : En relisant la réponse que je viens de faire à votre précédente question, je vois mal comment je pourrais répondre non. Disons que je comptais vous répondre que mystique est peut-être un bien grand mot et que spirituel, au sens de la vie de l’âme, du rapport à l’esprit, me semblait suffisant. Mais enfin, oui, pourquoi pas mystique. Contemplation, extase… Tentative de se relier. Presque inconsciemment revient, lorsque j’écris, un rythme répétitif et une propension incontrôlable à l’assonance. C’est un peu comme les invocations d’un chaman pour atteindre la transe, pour entrer en relation avec l’autre monde. Comme la psalmodie d’un pénitent. Mystique ? Dans l’acceptation de l’utilisation des forces de l’esprit pour découvrir les secrets de l’âme, alors oui. Mais, vous voyez, l’embarras, de nos jours, lorsque l’on est d’une absolue sincérité dans ses rapports à son art et au matériau, en l’occurrence, ici, le langage, les mots ; c’est l’extrême rétivité avec laquelle on utilise certains d’entre eux, de peur qu’ils ne signifient plus rien pour l’autre. Je ne voudrais pas, par exemple, qu’à lire ce qui précède, un lecteur potentiel se dise : « Ouh la la ! C’est du prêchi-prêcha son truc ! Je vais me faire chier à cent sous de l’heure ! ». Or, pas du tout, mes textes fourmillent, ils sont une constante émotion. Ils sont en mouvement. Je tente de soulever, d’emporter, de déranger, de susciter des réactions, des colères, des rires, des joies, des envies, de travailler sur la palette émotionnelle, de présenter un miroir, de proposer des pistes.

Albiana : Le beau et le laid font aussi partie de ce tableau. Qu’est-ce qui est beau ?
Yves Goulm : Ce qui ravit (dans tous les sens de ce verbe magique).

Albiana : Quel « matin » fut pour vous le plus beau ?
Yves Goulm : Beau, tel que défini à la réponse précédente, c’est-à-dire qui t’emporte par force et te transporte hors de toi dans la contemplation : le trente-septième. Le trente-septième matin m’a gagné en frénésie. Je ne m’appartenais plus. La poésie m’avait à sa main, c’est elle qui dictait. Moi, j’étais dans un état second. Transe d’écrivain.

Albiana : Joseph le berger lisant la dédicace existe-t-il ?
Yves Goulm : Ah, ah ! Énigmatique question. Pourquoi ne me la posez-vous pas concernant les autres dédicataires ? Joseph le berger est effectivement le dernier berger d’un village de Balagne avec lequel j’ai longuement discuté lors de mes villégiatures. Mais, ce Joseph-là n’est pas le dédicataire de « Création ». Ce dernier est un personnage. Un de ces satanés personnages…

Albiana : Il est question de la Corse dans votre ouvrage. Quelle part a pris l’île dans celui-ci ?
Yves Goulm : Un des personnages du roman, un écrivain, passe son temps entre la Corse, terre d’élection et d’amitié et la Bretagne, terre natale. Exactement comme moi, à ceci près que je passerai volontiers un peu plus de temps en Corse que je ne le fais, même si depuis maintenant dix ans j’y viens environ deux fois l’an. La Corse tient dans Matins la part qu’elle tient dans ma vie : lumière et amitié. J’ai, comme tant d’autres, été saisi par la beauté de la Corse et, comblé, lorsque j’ai vu cette lumière se réverbérer dans les yeux et l’esprit de la plupart de ses habitants. J’ai, avec la Corse, croisé un pays, une terre, une population et une culture me convenant très bien en terme de respect, courage, chaleur humaine, accueil… avec aussi ses défauts car il est trop facile de n’aimer ses amis que par leurs qualités. Ceci étant, il y a en Corse ou en Bretagne la même proportion d’imbéciles qu’à peu près partout ! C’est mon histoire avec la Corse et les Corses qui fait, qu’à tort ou à raison, mes textes sont désormais édités. Peut-être avais-je besoin d’un Eldorado, d’une Terra incognita… C’est la Corse !

Albiana : Après une « Création » est-il possible de continuer à écrire ? Avez-vous des projets ?
Yves Goulm : Ma foi oui, une Apocalypse… pour aller au plus court. En fait est-il possible d’écrire après quoi que ce soit ? Théodore W. Adorno est cet écrivain rescapé de l’univers concentrationnaire nazi (je précise afin que nul n’oublie qu’il en a existé d’autres et qu’il en existe toujours !) qui a écrit en 1949 : « Après Auschwitz, écrire un poème est barbare ! ». Puis, il est revenu là-dessus en 1966, confessant, surtout confronté à la poésie de Celan, qu’il s’était peut-être trompé. Qui pourrait le lui reprocher suite au choc subi ? Bien entendu qu’il est toujours possible de continuer à écrire. Il est également possible d’arrêter. Comme pour le vin, comme pour la vie… Ou alors on institue une échelle de valeur. Et ni le mal ni l’art ne sont susceptibles d’être régis par un quelconque nombre d’or de la raison. Donc, ai-je des projets ? Dois-je répondre à ça ici ? Car j’ai bien peur qu’à la lecture de la réponse que je m’apprête à vous faire, mon éditeur ne s’arrache les poils de la moustache et envoie tout valdinguer sur son bureau en beuglant : « Va pas nous enfumer encore pendant dix ans celui-là !!! » Las… Calme-toi ami éditeur. En me faisant rentrer dans ta bergerie (corse hi, hi, hi) ne me dit pas que tu ne savais pas un peu ce que tu faisais. Eh oui, j’ai des projets !!! (Ça y est, il vient de renverser sa tasse de café !) J’ai bien dit : des ! (Il vient d’envoyer son pot à crayons contre le mur !). Je corrige actuellement un texte, La Livraison, sur les élucubrations d’un écrivain devenant fou en attendant que lui soit livré son nouveau livre. (Ouh la ! Un écran d’ordinateur vient d’atterrir contre la porte du bureau !) Je finis de travailler également sur les journaux intimes de trois personnages qui se croisent mais sont face à une impossibilité de la parole les uns envers les autres. Un peintre, un modèle et un journaliste. Voilà. Ah non ! (Il se fracasse et s’ouvre volontairement le crâne contre le classeur métallique contenant les documents de comptabilité !), je travaille depuis plusieurs années sur une suite poétique intitulée Études, sur la virtuosité. Un texte où Chopin, Liszt et Paganini m’accompagnent. On a les camarades de jeux qu’on veut une fois qu’ils sont morts. Et puis trois ou quatre autres petites choses, enfin petites, c’est manière de parler… (Il vient de téléphoner à un discounteur pour lui bazarder le stock et au groupe Hachette pour lui vendre la maison Albiana). J’en ai peut-être trop dit, parce que si mon éditeur jette l’éponge à cause de moi qui m’éditera ? Ah, aussi (tiens, une ambulance du SAMU vient de se garer devant la porte), pour finir, au point où on en est : il faut savoir payer ses dettes. J’ai écrit un jour « La littérature m’a sauvé la vie, il arrive qu’elle me réclame la monnaie. », il devrait donc y avoir aussi quelque chose, je ne sais pas quand ni sous quelle forme, concernant Dostoïevski.

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